NOUVELLES PATHOLOGIES ? NOUVEAUX ACCOMPAGNEMENTS ? Compte-rendu de la conférence

NOUVELLES PATHOLOGIES ? NOUVEAUX ACCOMPAGNEMENTS ? Compte-rendu de la conférence

NOUVELLES PATHOLOGIES ? NOUVEAUX ACCOMPAGNEMENTS ? Compte-rendu de la conférence

cliquer sur l’image pour ouvrir la page

Des trois exposés – dont le compte-rendu est sur le site de Rénovation – j’ai retenu qu’il était opportun de se demander :

Dans quelle société vivons-nous, dans quel sens évolue-t-elle ?

Les pathologies prendraient des formes où la société aperçoit son image mais préfère ne pas la voir. Le Sujet souffrant est pourtant Sujet souffrant à toutes les époques. Ce qui change c’est sa manière de souffrir et d’exprimer sa souffrance. Ce qui change aussi, nous dit François Gonon, c’est notre manière de nommer, de catégoriser ce que cette souffrance donne à voir et à entendre.

De Freud aux DSM 3 et 4, les «pathologies» ont laissé place – dans le langage – à des «troubles», mais aussi certains comportements en sont devenus, qui n’attiraient pas particulièrement l’attention en d’autres temps – le nombre de «troubles» répertoriés est passé de 150 à plus de 400 entre les années 1950 et aujourd’hui.

L’inflation de la médicalisation a suivi. Le contexte politique et la manière dont les informations sont transmises par les médias définissent un cadre hors duquel on ne peut saisir en quoi le «nouveau» consiste.

Dans les années 60-70 des études initiales ont «établi» la causalité biologique de «troubles» tels que l’hyperactivité ou la dépression. Les médias leur ont donné un fort retentissement – sans toutefois s’attarder sur les questionnements ou les incertitudes : les journalistes ne lisent en général que les résumés des articles des revues scientifiques.

Quelques années plus tard plusieurs de ces études ont été réfutées – la science avance ainsi, d’hypothèses en réfutations, lentement, jusqu’à y voir plus clair – mais l’écho médiatique n’est plus au rendez-vous et le public reste sur sa conviction antérieure, sans savoir qu’elle n’est plus qu’une croyance ; la médication se poursuit, malgré son absence d’efficacité au-delà du court terme et malgré ses effets secondaires.

Et donc, au moins pour ce qui concerne l’hyperactivité ou la dépression, en s’appuyant sur les derniers résultats des recherches, on en revient aux causalités environnementales, et à l’importance de l’examen clinique – que ne doivent pas occulter les examens complémentaires, aussi nécessaires puissent-ils rester.

Le Sujet reste bien le seul à savoir ce que c’est que de vivre avec sa souffrance, et son écoute est plus importante que le diagnostic. D’ailleurs il y a souvent des doutes sur la «fiabilité» du diagnostic : les soignants ne se trouvent pas forcément d’accord entre eux.

Nous vivons dans une société qui n’aime pas ça du tout. Surtout depuis qu’elle est à l’heure informatique. Il n’est pas question pour l’ordinateur d’être en contradiction avec lui-même, la division du sujet, il n’en connaît rien. Et comme il n’invente rien non plus, il faut bien traduire en langage «quantitatif» pour qu’il soit en mesure de produire des données – essentiellement statistiques.
L’exigence d’«évaluation» – même si, à usage raisonnable, elle permet de faire le point sur les pratiques, répond au besoin de traduire ces pratiques en quantités que l’ordinateur pourra traiter.

Forcément, il y a un «reste» – heureusement pour le patient et le soignant – tout ce qui est de l’ordre de la qualité est intraduisible : questionnement, vécu, contradiction. Mais c’est le passage par l’ordinateur qui engrange et prend en compte les éléments à reprendre dans l’élaboration des politiques publiques.

Ce n’est pas sans risques. Roland Gori a jeté un froid en annonçant la mort de la psychiatrie par destruction de sa qualité artisanale et la troisième guerre mondiale par abandon de la vulnérabilité, de la solidarité humaine. Le danger, dans le domaine du soin, étant accru par le contenu actuel des formations initiales des soignants, pour une société soucieuse avant tout de «gérer» des populations «à risques».

Au Japon les «Hikikomori», étudiés par Maïa Fansten, incarnent de manière radicale le paradoxe de notre époque prônant l’autonomie au sommet de la hiérarchie des «valeurs»: ces jeunes gens se cloîtrent chez eux, refusant toutes les interactions sociales, hormis celles avec les proches pour la survie. Ils sont au degré zéro de l’autonomie.

En même temps ils se créent un espace-temps autre, ils ne se conforment pas, ils s’extraient des attentes sociales ; c’est une autre forme d’autonomie ! Mais rendue possible par l’omniprésence des écrans – bien qu’ils ne soient pas addictifs à internet pour la plupart.

On pourrait dire qu’ils sont de leur temps – du nôtre – mais dans un refus extrême de l’«individu entrepreneur de lui-même, devant faire fructifier son capital personnel». Ils ne sont pas en «mode projet», alors que l’école et les politiques sociales enjoignent à chacun, y compris aux personnes souffrant de «handicaps» physiques ou psychiques, d’être motivé et de construire son propre «projet».

On l’aura compris, le Japon n’est pas le seul concerné, même si la manière de nommer et d’accompagner diffère beaucoup d’un pays à l’autre. Les «Retirants» n’obéissent à aucune injonction. Comme Bartleby, ils «aiment mieux ne pas», et ne manifestent aucun autre symptôme, aucune plainte, aucune demande.

Quand une demande émerge, c’est celle de la famille, au moment où elle n’en peut plus. Et c’est la seule porte d’entrée, encore qu’à peine entrouverte, la prise en charge est alors une invention au cas par cas et au jour le jour : aucune recette.

Dans la mesure où les pathologies sont «tricotées» avec l’air du temps, elles construisent pour les soignants – d’ailleurs nommés plutôt «accompagnateurs» dans la sémantique qui monte – des situations paradoxales : le soignant et le patient sont autant tributaires l’un que l’autre de la société où ils se rencontrent et soumis à ses injonctions. Injonctions paradoxales : «sois autonome» «sois motivé» il s’agit tout de même d’impératifs dans tous les sens du terme ! Et si j’obéis je ne suis ni autonome ni motivé. Mais si je n’obéis pas, la sanction ne tarde pas à suivre.

Pour le patient c’est le risque de stigmatisation, d’enfermement, d’exclusion ; pour le professionnel, si jamais il est autonome et motivé pour inventer hors des sentiers officiellement reconnus comme préférables, il peut lui en coûter. La même société, qui n’est pas innocente de la souffrance du Sujet et de ses symptômes, mandate des soignants pour … pour quoi au fait ?

Pour que le Sujet interroge le sens de son symptôme, se mette debout, réinvente sa vie, et devienne un point de questionnement et de contestation dans la société ? Ou pour qu’il se comporte «comme tout le monde» en éliminant les symptômes qui le singularisent et font grincer les rouages du «social» ?

Les soignants ne se trouvent-ils pas à ce point de contradiction entre le mandat d’une politique et celui de leur éthique professionnelle ? Contradiction que certains perçoivent comme aiguë et d’autres moins, sans doute en fonction des situations et des capacités d’optimisme de chacun.

Il vaut mieux ne pas être trop isolé, avoir de solides points d’appui ; et c’est là, je pense, qu’à
Rénovation, la chance c’est la vie associative. Soit une possibilité de soutien, et de maintien dans la société actuelle et à venir, d’une position ferme parce qu’enracinée dans l’écoute du Sujet d’abord.

Sans ce soutien, les soignants pourraient être menacés d’épuisement psychique : il n’y a pas tellement de manières d’échapper à des injonctions paradoxales répétées.

Mais la «militance» d’une association qui exerce une mission de service public n’est pas sans soulever encore des paradoxes. Rien n’est écrit d’avance. Le monde sous nos yeux détruit et construit dans le même temps. L’important est sans doute d’avoir assez d’enracinement et d’inventivité pour ajouter à la construction d’une société de Sujets. Ce ne sera sans doute pas un long fleuve tranquille.
Marie-Claude Saliceti
Décembre 2016